Avez-vous déjà ressenti une frustration passagère en tentant de reproduire les mélodies envoûtantes d’un oud oriental ou les résonances d’un raga indien sur votre guitare ? Malgré sa polyvalence, la guitare standard se heurte à une limite physique : ses frettes fixes. Ce mur invisible nous enferme dans un système de 12 notes par octave, nous privant des micro-intervalles — ces sons subtils qui habitent « entre les touches » du piano.
La microtonalité, qui explore des intervalles plus petits que le demi-ton, n’est pas qu’une curiosité expérimentale ; c’est une porte vers des cultures millénaires et de nouvelles textures harmoniques. Mais pourquoi restons-nous si obstinément attachés à ce quadrillage rigide du manche ? Sommes-nous prêts à briser les barreaux de notre prison tonale pour redécouvrir la pureté du son ?
L’invention née d’un jeu d’enfant : la guitare en LEGO
L’une des révolutions les plus marquantes de la lutherie moderne a commencé dans une boîte de jouets. En 2017, Atlas Çoğulu, alors âgé de 7 ans, a suggéré à son père, le professeur Tolgahan Çoğulu, de construire une version de son invention phare en utilisant des LEGO. Ce qui semblait être une boutade est devenu un prototype fonctionnel qui a remporté le People’s Choice Award au prestigieux concours Guthman en 2021.
La prouesse technique repose sur une touche composée d’une plaque de base imprimée en 3D (en PLA ou PET-G) dont les tenons (les picots LEGO) sont précisément alignés avec l’angle des cordes. Des briques LEGO servent de supports mobiles pour les frettes, permettant de configurer le manche à l’infini. Comme le souligne Tolgahan, cette approche est révolutionnaire car elle démocratise la lutherie : grâce aux tailles standards LEGO, n’importe qui dans le monde peut potentiellement participer au processus de conception et d’expérimentation sonore.
Le « mensonge » du tempérament égal : pourquoi votre guitare est techniquement fausse
En tant que musiciens, nous avons été éduqués à voir le tempérament égal (12TET) comme la norme absolue. Pourtant, il s’agit d’un compromis logarithmique historique. Pour permettre aux musiciens de moduler facilement entre les 24 clés occidentales, nous avons sacrifié la pureté des ratios naturels et des harmoniques pour une division égale de l’octave.
Ce système nous prive de la « juste intonation » et des couleurs vibrantes des tempéraments de la Renaissance, où chaque intervalle résonnait avec une clarté organique. Dans la musique turque, par exemple, on utilise le « comma », une unité bien plus petite que notre demi-ton, pour définir les Maqams. Le musicologue Kyle Gann résume parfaitement cette perte : jouer du Bach en tempérament égal revient à « exposer des tableaux de Rembrandt recouverts de papier ciré ». La guitare microtonale retire ce filtre pour révéler la texture originelle de la résonance.
La guitare robotique : changer d’accordage d’un simple clic
Le principal frein à l’adoption des guitares microtonales manuelles reste le temps de réglage entre deux morceaux. Pour pallier cela, une équipe de l’Université Technique d’Istanbul a développé une « Guitare Microtonale Automatique ». Bien qu’elle n’en soit qu’au stade de prototype à une seule corde (finalisé en 2021), elle prouve que la robotique peut libérer le musicien.
Le système utilise des micro-moteurs pilotés par un microcontrôleur Arduino pour déplacer horizontalement les frettes sur le manche. Via une interface OLED, nous pouvons passer instantanément d’un système standard à des modes comme le Rast ou le Hüseyni. Il est important de noter que ces divisions (souvent 24 intervalles inégaux) se basent sur la théorie de Sadettin Arel, un système qui, bien qu’établi, reste un sujet de discussion passionné et controversé parmi les musicologues turcs.
Le DIY à la rescousse : les « Sticky Frets » et la révolution pédagogique
L’exploration microtonale n’exige pas forcément une technologie complexe ou coûteuse. La solution la plus accessible réside dans les « fretlets » ou frettes adhésives. Ce sont de petites frettes amovibles fixées sur la touche avec du ruban adhésif double-face. Cette méthode permet aux guitaristes classiques d’ajouter les notes manquantes pour explorer le répertoire persan ou turc sans altérer leur instrument.
Au-delà de l’aspect pratique, c’est un outil pédagogique redoutable. À Istanbul, un élève de conservatoire a réussi à apprendre 18 gammes différentes, dont quatre microtonales, en seulement deux leçons grâce à ce repérage visuel et tactile. Cette simplicité a favorisé l’émergence d’une communauté mondiale de guitaristes amateurs qui partagent leurs arrangements sur les réseaux sociaux, prouvant que la précision de l’oreille prime sur le prix de l’équipement.
De King Gizzard à Radiohead : la microtonalité s’invite dans le Rock
La microtonalité n’est plus réservée à l’ethnomusicologie ; elle irrigue désormais la scène rock mondiale. Le groupe australien King Gizzard and the Lizard Wizard en a fait sa signature, au point que le prototype de guitare automatique mentionné plus haut inclut un preset d’accordage nommé « KGLW ». Ces sons « entre les notes » créent une tension émotionnelle et une atmosphère mystique que les 12 notes standards ne peuvent traduire.
Des artistes comme Jonny Greenwood de Radiohead (notamment sur « Pyramid Song ») ou des groupes comme Tool et The Mars Volta utilisent ces textures pour enrichir leur palette harmonique. En intégrant des intervalles non-occidentaux, ils sortent des sentiers battus de la gamme pentatonique pour offrir des paysages sonores d’une profondeur inédite. La microtonalité devient ainsi un outil de composition majeur pour quiconque cherche à s’évader des structures conventionnelles.
Si votre manche de guitare n’avait plus de limites physiques, quelle nouvelle musique inventeriez-vous ? La technologie actuelle, entre impression 3D, robotique et tradition, nous offre enfin la liberté de ne plus choisir entre l’harmonie occidentale et la finesse orientale. L’avenir de la lutherie hybride est déjà là, et il se joue dans ces espaces autrefois invisibles, entre deux frettes.
