L’effet King Gizzard : comment le rock psychédélique a démocratisé la guitare microtonale

En bref : Longtemps cantonnée à la musique traditionnelle orientale ou aux cercles fermés de la musique contemporaine, la microtonalité a trouvé un écho mondial grâce au groupe de rock psychédélique australien King Gizzard & the Lizard Wizard. En adaptant leurs instruments pour y intégrer des quarts de ton sur l’album Flying Microtonal Banana, ils ont déclenché un regain d’intérêt massif pour les guitares microtonales. Cet « effet King Gizzard » a bousculé les codes du rock moderne et ouvert de nouvelles perspectives pour les musiciens et les luthiers du monde entier.

La naissance de la « Flying Microtonal Banana »

Pour comprendre l’impact du groupe sur la lutherie moderne, il faut remonter à l’année 2016. Stu Mackenzie, le leader de la formation australienne, cherche à explorer de nouvelles textures sonores et fait l’acquisition d’un bağlama, un luth traditionnel turc. Il se retrouve alors face à un mur technique : les intervalles de cet instrument traditionnel ne correspondent pas au système tempéré occidental des 12 demi-tons qui régit nos guitares standards.

Pour fusionner ces sonorités microtonales avec l’énergie brute du rock, une modification radicale des instruments s’impose. Stu Mackenzie fait appel au luthier Zac Eccles pour modifier une guitare électrique sur mesure. Le cahier des charges est simple mais strict : ajouter des frettes intermédiaires pour obtenir des quarts de ton précis, calqués sur le tempérament 24-EDO (qui divise l’octave en 24 parties égales au lieu de 12).

Peinte d’un jaune éclatant, cette guitare devient la célèbre Flying Microtonal Banana. L’album éponyme, sorti en 2017, pose les bases d’une trilogie d’albums expérimentaux. Pour que le groupe puisse jouer ces morceaux sur scène, tous les membres (guitaristes, bassiste et même le joueur d’harmonica) ont dû faire modifier leurs instruments à leur tour, créant un mur du son microtonal unique au monde.

Briser les barrières académiques des quarts de ton

Avant ce coup d’éclat, la musique microtonale (parfois appelée musique xenharmonique) souffrait d’une image extrêmement élitiste en Occident. Elle était soit le terrain de jeu de musicologues spécialisés, soit celui de compositeurs d’avant-garde dont les œuvres s’avéraient souvent complexes et difficiles d’accès pour le grand public. Les musiciens amateurs y voyaient une curiosité mathématique plutôt qu’un outil d’expression direct.

L’apport fondamental de King Gizzard réside dans la démocratisation brute du concept. Le groupe n’a pas abordé les quarts de ton par le prisme de théories physiques rébarbatives, mais par le biais de riffs de guitare saturés, de lignes de basse hypnotiques et d’un sens inné du groove psychédélique.

Des morceaux comme Rattlesnake ou Anoxia ont prouvé qu’une mélodie construite sur des micro-intervalles pouvait être entêtante, mémorisable et redoutablement efficace en concert. En désacralisant la théorie, ils ont envoyé un message clair à toute une génération de musiciens : la microtonalité n’est pas une science réservée aux laboratoires, c’est un outil d’expression artistique instinctif et sauvage.

L’impact concret sur la lutherie et le DIY

D’autres guitaristes ont popularisé la guitare microtonale mais l’engouement généré par le groupe s’est rapidement traduit par un changement visible dans le paysage de la fabrication d’instruments. Ce qui relevait autrefois d’une commande sur mesure ultra-rare est devenu une demande récurrente dans les ateliers de lutherie. Les guitaristes ont voulu reproduire ces sonorités étranges, à mi-chemin entre le blues du désert et le rock progressif.

L’effet King Gizzard a ainsi stimulé plusieurs pans de l’industrie musicale :

  • L’essor de la production en série : Des marques de guitares alternatives ont surfé sur cette vague en commercialisant des modèles microtonaux d’usine ou des manches pré-frettés interchangeables. Cela a permis aux guitaristes curieux de s’essayer à ces intervalles sans investir des fortunes.
  • La prolifération des projets DIY (Do It Yourself) : Sur les forums et les plateformes de partage, la communauté des guitaristes s’est emparée du sujet. Les tutoriels pour fabriquer soi-même son manche microtonal, installer des frettes adhésives temporaires ou clouer des frettes supplémentaires sur une vieille guitare d’entrée de gamme ont proliféré.
  • La redécouverte d’autres systèmes : Cette tendance a également mis en lumière le travail d’autres pionniers de la lutherie moderne, comme Tolgahan Çoğulu et sa guitare à frettes réglables, créant des ponts inédits entre les traditions musicales orientales et la culture rock.

Un nouvel horizon créatif pour le futur de la guitare

Au-delà de l’effet de mode, la microtonalité offre une porte de sortie à un instrument, la guitare électrique, que certains disaient à bout de souffle ou condamné à tourner en rond autour des mêmes accords de blues et de pop. En brisant la grille standard du manche, les musiciens redécouvrent la possibilité d’exprimer des nuances de tension et de résolution jusque-là impossibles à atteindre.

King Gizzard & the Lizard Wizard a prouvé que le public était prêt à écouter des notes « entre les notes ». En intégrant ces intervalles dans la culture populaire, ils ont ouvert la voie à de nombreux groupes de metal, de rock et de musique électronique qui utilisent désormais la guitare microtonale non plus comme un gadget, mais comme l’élément central de leur identité sonore.

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